Sentiment d’affection, d’amitié, d’amour, nous considérons souvent l’attachement comme une bonne chose et une condition pour aimer. S’il n’est pas attaché à moi, il ne m’aime pas. Et si nous faisions fausse route. Et si l’attachement était autre chose que cela. Autre chose que de l’amour. Est-ce que je peux aimer sans être attaché ? Et puis l’amour c’est beau, mais ça fait souffrir. Dépendance, servitude, trahison, désillusion, etc. Est-ce que je peux aimer sans souffrir ?
Ne pas confondre « amour » et « attachement »
Je suis très attaché à toi.
Je ne veux pas te perdre.
Ne me quitte pas.
J’ai besoin de toi dans ma vie.
Tu me manques.
Tant de phrases qui nous paraissent liées à l’amour que l’on peut ressentir pour quelqu’un.
Et pourtant, tout ça n’est pas de l’amour. C’est de l’attachement.
La différence principale ? L’amour est tourné vers l’autre, l’attachement est tourné vers soi.
Parce que l’on croit (à tort) que l’autre a le pouvoir en lui-même de nous rendre heureux, on y est attaché.
👉️Avec l’amour, on se sent proche de l’autre et on souhaite sincèrement son bonheur. On peut également désirer contribuer à son bonheur. Ce sentiment est parfaitement vertueux et source de bien-être.
👉️Avec l’attachement, on se sent dépendant de l’autre et on souhaite en priorité notre propre bonheur. On désire que l’autre nous apporte des sensations agréables ou comble un vide. Ce sentiment est non-vertueux et source de souffrance.
Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon sont toutes deux psychothérapeutes et chercheurs en psychiatrie au CHU de Montpellier.
Dans leur ouvrage « Psychothérapie du trouble borderline », elles nous expliquent que « Dans le langage courant, le mot “amour” est souvent utilisé pour décrire l’expérience de l’attachement. Les patients rapporteront spontanément : “J’ai trop vécu de déceptions amoureuses”, “L’amour m’a tellement fait souffrir”. Cependant, ces expériences intérieures sont de type attachement. Les attentes et souhaits non exaucés créent de la douleur dans notre esprit, comme conséquence de l’attachement. À l’inverse, si notre aspiration est le bonheur des autres, alors il est impossible de sentir de la douleur en voyant l’autre heureux (avec ou sans nous). L’amour est sans attente, et ne peut donc jamais décevoir. »
L’attachement est une expérience intérieure perturbée cause de souffrance
Pour être plus exact, nous pouvons parler d’attachement désirant.
En effet, le processus mental est le suivant :
1/ nous observons un objet (une personne, un bien matériel, peu importe),
2/ nous le considérons comme étant cause de bonheur,
3/ donc nous le désirons,
4/ et ce type de désir nous attache à l’objet.
⚠️Petite parenthèse : ne pas confondre attachement désirant et désir. Ce n’est pas le désir le problème, puisqu’il est tout à fait souhaitable de cultiver certains désirs : désirer le bonheur d’autrui, désirer se libérer de ses perturbations mentales, etc.
Par nature, un état d’esprit d’attachement désirant est toujours source de souffrance. C’est ce que l’on nomme une perturbation mentale, qui rend notre esprit agité et incontrôlé.
Guéshé Kelsang Gyatso, enseignant bouddhiste, nous précise que le souci c’est que lorsque le sentiment d’attachement apparaît dans notre esprit, il ne semble pas nocif. Au contraire, il paraît même bénéfique et nous pensons qu’il s’agit d’amour.
Pourtant chacun d’entre nous fait l’expérience perturbée de l’attachement désirant à un objet :
- peur de perdre constante ;
- tristesse au moment de la perte ;
- manque au moment de l’absence ;
- colère ou déception en cas de non-conformité à nos attentes ;
- etc.
Même lorsque l’attachement procure du plaisir, c’est un plaisir agité. Ce n’est jamais une expérience paisible, contrairement à l’amour.
Cette compréhension et cette prise de conscience doivent nous inciter à travailler pour nous libérer de l’emprise de l’attachement désirant et de la souffrance inévitable qu’il engendre.
L’antidote à l’attachement n’est pas le détachement
Le non-attachement est à distinguer du détachement
Le fait de nous expliquer que pour faire cesser la souffrance nous ne devons pas être attachés peut être difficile à comprendre pour nous, occidentaux. J’ai longtemps refusé d’accepter cette idée parce que je ne la comprenais pas bien.
Je croyais que je devais me détacher, être indifférente finalement. Pour les biens matériels ça pouvait être envisageable, mais pour mes relations absolument pas ! En plus, je trouvais cela tellement contradictoire avec tout l’amour et toute la compassion qui émanent des personnalités pratiquant le bouddhisme.
Jusqu’à ce que je réalise que je me trompais totalement sur le sens et l’interprétation à donner à cet enseignement.
J’ai compris :
- que je confondais attachement et amour (comme expliqué plus haut) ;
- que le non-attachement n’est pas du tout du détachement ;
- que renoncer à l’attachement laisse justement la place à l’amour authentique.
Tout l’inverse de l’indifférence finalement…
Ainsi, au sein de ma propre expérience, le meilleur antidote à l’attachement que j’ai trouvé c’est justement l’amour.
Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon nous apprennent d’ailleurs que « ces expériences intérieures (attachement et amour) sont mutuellement exclusives à un instant précis. À l’instant où l’attachement est présent dans notre esprit, il n’y a pas d’amour. Amour et attachement peuvent cependant alterner rapidement à l’intérieur de notre esprit. Les deux types d’états d’esprit sont expérimentés dans une relation ordinaire. »
Je tente désormais d’être attentive à chaque situation dans lesquelles je ressens de l’ennui, de l’impatience, de la tension, de l’agacement, un sentiment d’injustice, etc., pour identifier « tiens voilà un état d’esprit d’attachement qui se manifeste, coupons court à cette perturbation et à cette souffrance ».
Comment ? Grâce à un entraînement préalable en méditation, j’essaie de remplacer dans mon esprit l’attachement par l’amour.
De l’extérieur, ce n’est pas forcément perceptible, mais grâce à cette pratique l’expérience intérieure est, petit à petit, bien plus paisible et joyeuse.
Exemples d’états d’esprit d’attachement et de leurs antidotes
Voici quelques exemples, tous tirés du livre de Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon.
Dans la relation parent-enfant
Je joue à un jeu avec mes enfants.
Mon attention est captée par l’ennui, l’impatience en pensant à tout ce que j’ai à faire d’autre.
💡Attachement !
Je m’en rends compte, je remplace par l’amour = mon attention est captée par le souhait que mes enfants s’amusent, qu’ils passent un moment agréable.
Dans la réalisation d’une activité
Je prépare un repas pour des amis.
Mon attention est captée par ce que mes amis vont penser de moi, de la réussite du plat.
💡Attachement !
Je m’en rend compte, je remplace par l’amour = mon attention est captée par le don, la contribution à faire quelque chose pour mes amis, quel que soit le résultat.
Dans la relation avec un proche
Nous discutons et nos avis divergent, nous ne sommes pas d’accord.
Mon attention est captée par le désir incontrôlé d’avoir raison. Je ne l’écoute pas et je m’agace.
💡Attachement !
Je m’en rends compte, je remplace par l’amour = je donne simplement mon point de vue sans attendre que l’autre l’adopte. Et je peux même constater qu’il s’est laissé entraîner lui aussi par cette perturbation mentale qui est l’attachement, je me sens proche de lui qui n’est pas différent de moi.
Au travail
Un collègue est félicité par notre supérieur hiérarchique.
Mon attention est centrée sur moi : « pourquoi pas moi ? Alors que j’ai fait ça, ça et ça, je le mérite plus ». Je ressens de l’injustice, de la jalousie.
💡Attachement !
Je m’en rends compte, je remplace par l’amour = mon attention est captée par l’autre. Je me réjouis de cette condition agréable pour mon collègue, et cerise sur le gâteau, cette réjouissance est elle-même une expérience agréable pour moi.
L’amour nous rend heureux alors que l’attachement nous fait souffrir
En observant en détail toutes ces situations, nous pouvons relever l’ironie et la contradiction générées par cet état d’esprit d’attachement.
En effet, ce que nous recherchons par-dessus tout c’est le bien-être, les sensations agréables.
Mais parce que nous croyons dur comme fer que ce bien-être, ces sensations agréables sont provoqués par l’objet extérieur, nous le poursuivons et nous y attachons de manière perturbée.
Et c’est finalement cette recherche frénétique et agitée qui est en elle-même la cause de notre mal-être et de nos sensations désagréables.
Mais comme nous ne voyons pas que c’est l’attachement qui a provoqué ce mal-être, nous cherchons le bien-être dans les conditions extérieures.
« Quand j’aurai fait ceci ou cela, là ça ira mieux ». Et je réenclenche l’attachement…
C’est un cercle vicieux qui ne nous permettra jamais d’améliorer notre quotidien.
En revanche, lorsque je lâche cette préoccupation de me rendre heureux, je peux enfin devenir véritablement heureux.
Dans les exemples cités, chaque expérience basée sur l’état d’esprit d’amour est une expérience agréable, alors que chaque expérience basée sur un état d’esprit d’attachement est désagréable.
Alors pourquoi est-ce que je continue et que c’est si difficile de remplacer l’attachement par l’amour ?
Parce que ce sont des automatismes, ces pensées et ces réactions sont tellement ancrées dans mon continuum mental qu’il faut beaucoup d’attention et de travail pour les éradiquer. Le champ de mon esprit est rempli de mauvaises herbes. Mais petit à petit, à chaque nouvelle graine d’amour que je sème à la place, c’est une partie du champ qui se transforme et qui s’améliore.
Je vous recommande de tenter l’expérience. Que risquons-nous ? De nous sentir mieux ? Remplaçons le plus souvent possible l’expérience perturbée de l’attachement par une expérience d’amour authentique et voyons ce que ça donne. 😉
Sources :
- « Psychothérapie du trouble borderline », Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon
- « Comment comprendre l’esprit », Guéshé Kelsang Gyatso









