Vous entrez dans une pièce pleine de monde. Quelles sont vos pensées ? Sont-elles plutôt centrées sur vous et votre expérience à venir ? « Est-ce que je vais être intéressant ? Qu’est-ce qu’ils vont penser de moi ? Est-ce que je ne vais pas m’ennuyer ? Etc. ». Ou vous posez-vous des questions sur les autres et ce qu’ils sont en train de vivre ? « Qui y a-t-il comme personne à rencontrer ? Est-ce qu’ils sont en train de passer un bon moment ? Etc. ». Vous sentez-vous plutôt préoccupé par vous ou par les autres ? Selon les enseignements de Bouddha, il est dit que la préoccupation de soi est à la racine de toutes nos souffrances. Alors je vous propose d’approfondir le sujet. Qu’est-ce au juste que la préoccupation de soi ? Et quel est son impact sur nous ?
Qu’est-ce que la préoccupation de soi selon Bouddha ?
Préoccupation de soi et Ego
Ce que l’on appelle la préoccupation de soi est un esprit qui considère que nous sommes de la plus haute importance.
Dans cet article, j’utiliserai également les termes de souci de soi et d’ego car ils me paraissent synonymes.
En effet, l’ego renvoie également à l’idée d’une individualité qui s’estime (beaucoup) plus importante que les autres individualités qui l’entourent.
⚠️Attention ici à ne pas croire que ceux qui ont le plus d’ego (et souffrent donc le plus de la préoccupation de soi) sont uniquement ceux qui font preuve d’orgueil, qui essaient de dominer, de se faire admirer, etc.
Nous verrons dans cet article que ce sont également les personnes les plus réservées, celles qui se sous-estiment ou celles qui sont les plus discrètes et les plus arrangeantes qui ont souvent le plus gros ego au sens du souci de soi…
Alors que se passe-t-il avec la préoccupation de soi ?
Le processus du souci de soi
Tout démarre avec le fait que je me vois comme un être existant séparément du reste du monde, indépendant. C’est ce que l’on appelle la « saisie d’un soi » : je me saisis comme existant de manière figée et séparée (ce qui est faux : Connaissance de soi : Qui êtes-vous ?).
Ensuite, je chéris ce moi et ses sentiments comme étant extrêmement précieux et importants, tout en négligeant les autres et leurs sentiments. Je dois à tout prix protéger ce moi ! C’est ce que l’on appelle la « préoccupation de soi ».
Et alors, je ne fais plus que ça : me soucier de moi, de ce que je ressens et de tout ce qui est lié à moi : ma maison, ma voiture, mon enfant, ma famille, etc.
Cela tourne pour la plupart d’entre nous à l’obsession de soi, à une tension intérieure permanente, à des sentiments de solitude, d’imposture, à des dépendances excessives, et ainsi à de grandes souffrances.
Et parce que je me préoccupe avec tant de force de moi-même, je suis attirée par les personnes et les choses que JE trouve attirantes, et je veux ardemment me séparer des personnes et des choses que JE trouve déplaisantes (alors même que tout est transitoire et impermanent). Quant aux personnes et aux choses que je ne trouve ni attirantes ni déplaisantes, je n’y porte tout simplement aucun intérêt.
C’est ainsi que naissent l’attachement, la colère et l’indifférence dans ma vie.
Parce que j’ai un sentiment exagéré de ma propre importance, j’ai l’impression que les intérêts des autres peuvent s’opposer aux miens et cela donne à son tour naissance à la rivalité, la jalousie, l’arrogance et au manque de considération pour les autres.
En agissant sous l’influence de toutes ces perturbations mentales générées par la préoccupation de soi, je peux commettre des actions destructrices et avoir des comportements inconvenants, comme frapper, voler, mentir ou parler de manière blessante.
Toutes ces actions négatives ne conduisent qu’à la souffrance pour moi-même et pour les autres.
Le souci de soi est un tyran qui nous isole des autres, de nous-mêmes et de notre vraie nature.
C’est ainsi que l’ego est ce petit despote intérieur qui nous pousse à vouloir nous affirmer tout le temps et partout juste pour nous sentir exister.
J’essaie ainsi de posséder, contrôler et accaparer les choses, les personnes, les idées, les émotions au lieu de simplement les laisser surgir puis passer.
Témoignage de ce qu’est la préoccupation de soi
Pour illustrer ces propos, voici une partie du témoignage de Thomas Tozer sur le sujet : (à retrouver en intégralité sur ce lien : surmonter l’anxiété sociale)
« J’ai réalisé que mon anxiété, et tout le cycle de cette anxiété et de ce rougissement, étaient fondés sur une forte préoccupation pour moi-même : ce que les autres pensent de MOI, ce que je ressens (et non les autres), et l’effet que tout cela avait sur MA vie. C’était de la préoccupation de soi pure et simple – chaque aspect de mon anxiété était centré sur MOI et MES sentiments, tout en négligeant les autres et leurs sentiments. Et lorsque je rougissais, mon sentiment d’un soi indépendant pouvait remplir une pièce – la saisie d’un soi à l’état pur ! Si je cessais de m’accrocher à moi-même et si je me concentrais sur les autres et leurs sentiments plutôt que sur moi et les miens, l’anxiété n’aurait plus de raison d’être. Il n’y aurait pas non plus de raison de rougir ; et même si je rougissais, quelle importance ? Si je me concentrais uniquement sur les autres et leurs sentiments, cela ne me dérangerait pas du tout.
[…]
Et lorsque le rougissement ou l’anxiété sociale apparaissaient, je m’efforçais de mettre en pratique les méthodes spéciales de Bouddha pour empêcher le développement d’une forte préoccupation de soi. En même temps, j’essayais, au lieu de penser à moi-même et à mes sentiments, de me concentrer sur les autres et sur ce qu’ils ressentaient — en reconnaissant que je n’étais qu’une seule personne et que les sentiments désagréables temporaires d’une seule personne ne sont vraiment pas si importants. L’effet était magique. »
Pourquoi et comment abandonner le souci de soi ?
Quel est le problème avec l’ego ?
Le problème avec l’ego, c’est que c’est lui qui crée tous nos problèmes !
Jusqu’à présent, je me suis préoccupée de moi-même plus que de toute autre personne. Et même lorsque je me préoccupe d’une autre personne, il s’agit quand même la plupart du temps de MOI : MON mari, MON enfant, MA mère, MON père, etc., plus importants que les autres parce que liés « À MOI » !
Tant que je continuerai à faire cela, mes souffrances perdureront.
Toutefois, si j’apprends à chérir TOUS les êtres et à me préoccuper d’eux au moins autant que de moi-même, mon esprit s’apaise et mes souffrances aussi.
Sur le papier, c’est vraiment très simple : j’ai juste besoin d’arrêter de me chérir et me préoccuper de moi-même pour apprendre à chérir et à me préoccuper de TOUS les êtres.
(J’insiste sur TOUS car si je ne me préoccupe que d’une certaine catégorie de personnes, je suis toujours dans la préoccupation de soi qui génère attachement pour les uns et aversion pour les autres).
Cependant, changer les mauvaises habitudes mentales prend du temps et demande énormément de patience et de persévérance.
Depuis « toujours » j’ai été l’esclave de mon esprit de préoccupation de soi. J’ai obéi à tous ses ordres, croyant que le moyen de résoudre mes problèmes et de trouver le bonheur consistait à me placer devant tout le monde.
Pour quel résultat ? Ai-je résolu tous mes problèmes et trouvé le bonheur durable que je désire ? Non.
Il est désormais parfaitement clair pour moi que l’ego m’a trompée et qu’il est le seul ennemi que je puisse avoir.
Il est temps à présent :
- de comprendre que cela ne marche tout simplement pas ;
- de changer l’objet dont je me préoccupe pour passer de moi-même à tous les êtres vivants.
Gros chantier en perspective !!!
Dois-je me retirer au fin fond du Tibet pour combattre cet ennemi ?
Je ne crois pas !
Il n’est pas nécessaire de changer de mode de vie extérieur : je n’ai pas besoin d’abandonner ma maison, ma famille, mes amis, les plaisirs de la vie, ni de me retirer dans une grotte dans la montagne.
La seule chose que j’ai à faire est de changer l’objet dont je me préoccupe.
De quoi ai-je besoin pour y parvenir ?
Non pas de transformer ma façon de vivre, mais plutôt de changer :
- ma façon de voir les choses ;
- et mes intentions.
Ma manière ordinaire de voir les choses c’est que je suis le centre de l’univers et que les autres et les choses ne prennent de l’importance que dans la mesure où ils m’affectent.
Ainsi MA voiture est importante simplement parce que c’est la mienne. MES amis sont importants essentiellement parce qu’ils me font passer de bons moments et me sentir bien.
Les inconnus que je croise en revanche ne me paraissent pas si importants car ils n’affectent pas directement mon vécu.
Le fait que la voiture d’un inconnu soit accidentée ou volée ne m’ébranle pas plus que cela.
Cette façon de voir les choses est la source de toutes mes intentions ordinaires égoïstes, centrées sur moi.
C’est notamment parce que je pense et je ressens de manière très intense : « je suis importante, j’ai besoin de ceci, je mérite cela » que je commets des actions négatives qui engendrent à leur tour un flot interminable de problèmes pour moi-même et pour les autres.
À l’inverse, lorsque je considère que TOUS les êtres vivants sont importants, je développe naturellement de bonnes intentions envers eux.
L’esprit qui ne se préoccupe que de soi est la base de toutes les expériences qui font souffrir, alors que l’esprit qui, par amour, se préoccupe de tous les autres est la base d’une expérience de paix intérieure durable.
Chérir et se préoccuper des autres, est-ce vraiment la meilleure méthode pour résoudre nos problèmes ?
Si nous chérissons tous ceux que nous rencontrons ou à qui nous pensons et que nous nous préoccupons d’eux, il n’y aura dans notre esprit aucune base pour :
- la jalousie ;
- la colère ;
- l’attachement désirant ;
- ou d’autres états d’esprit néfastes.
La jalousie par exemple est un état d’esprit incapable de supporter le bonheur d’un autre. Mais si nous nous préoccupons sincèrement de quelqu’un, comment son bonheur pourrait-il troubler notre esprit ?
Quelle est l’attitude la plus bénéfique ?
👉Me préoccuper de moi et subir la souffrance de la jalousie ?
👉Ou me préoccuper de l’autre et vivre le bonheur de la réjouissance ?
L’attachement désirant de son côté nous accroche à une personne, espérant qu’elle nous aidera à surmonter notre solitude en nous donnant le confort, la sécurité ou les émotions auxquelles nous aspirons fortement.
Mais si nous éprouvons de l’amour pur pour tout le monde, nous arrêterons de nous accrocher aux autres pour qu’ils satisfassent nos propres désirs et nous voudrons plutôt les aider à être heureux.
Quelle est l’attitude la plus bénéfique ?
👉Me préoccuper de moi et subir la souffrance de la dépendance à autrui ?
👉Ou me préoccuper de l’autre et vivre le bonheur de l’amour pur ?
Nous préoccuper de tous les êtres vivants résout tous nos problèmes parce que ces problèmes proviennent tous de la préoccupation de soi.
Par exemple, si demain mon mari me quitte pour vivre avec quelqu’un d’autre, je serai bouleversée. Mais si je me préoccupe vraiment et sincèrement de leur bonheur, je voudrais qu’ils soient heureux et je me réjouirais de leur bonheur. Il n’y aurait alors aucune base pour la jalousie ou la dépression et même si cette situation représente une épreuve ce ne serait pas un problème.
À l’inverse, si je n’arrive à me préoccuper que de moi, le champ est extrêmement fertile pour laisser la place à la souffrance de la jalousie et de la dépression. Et qui en est la première victime ? Alors que c’est justement la souffrance que je souhaite éviter en me préoccupant de moi !
Alors que si je développe assez de force pour abandonner le souci de soi, c’est si bénéfique pour tout le monde, moi la première au final !
L’ego me fait croire l’inverse depuis le début. 🤦♀️
De là où nous partons (une préoccupation de soi omniprésente et très puissante), cela peut nous paraître utopique, irréaliste. Mais que risque-t-on à essayer ? Progresser, nous sentir mieux, devenir de meilleurs êtres humains ?
Il est évident que l’esprit qui chérit et se préoccupe des autres est le bon cœur suprême. Garder constamment ce bon cœur ne produit que du bonheur pour nous-mêmes et pour tous ceux qui nous entourent. 💜
Pratique quotidienne : comment s’exercer à traquer l’ego ?
Reconnaître notre problème d’ego n’est pas si évident
Étonnamment, alors que nous sommes ultra centrés sur nous, l’ego paraît souvent plus facile à repérer chez les autres que chez soi !
⚡Lors d’un dîner, mon voisin de table monopolise l’attention m’empêchant d’exprimer ma très importante opinion ? Pas de doute, IL a un problème d’ego.
⚡Au bureau, une collègue arrive avec une superbe coupe de cheveux et un tailleur tout neuf (alors que j’ai le cheveu triste et un jean fatigué) ? Pas de doute, ELLE a un problème d’ego.
⚡Sur un ton autoritaire, mon patron me fait une remarque sur la façon dont j’ai traité un dossier ? Pas de doute, IL a un problème d’ego.
Vous voyez de quoi je parle ?
Pourquoi a-t-on tant de facilités à traquer l’ego chez les autres et tant de difficultés à le voir chez nous ?
Peut-être parce que lorsque j’estime que ma collègue ou mon voisin de table ont un problème d’ego, c’est en fait mon propre ego, la préoccupation de soi, qui parle.
Alors que mon ego ne peut pas se voir lui-même… Et comme il est omniprésent à mon esprit, difficile de trouver une fenêtre de tir !
C’est finalement sans doute quand la conscience prend le relais que je peux enfin voir mon propre ego, ce tyran qui ne me laisse pas juste vivre, être, faire, respirer, etc.
C’est quand la conscience prend le relais que je vois que c’est uniquement la préoccupation de moi-même qui fait que :
- je m’agace de ce voisin de table qui ne m’en laisse pas placer une ;
- je jalouse cette collègue ;
- je prends la moindre remarque sur mon travail comme une attaque personnelle.
Quelques clés pour reconnaître la préoccupation de soi
Quand je commence une phrase par « moi je »
Quand j’éprouve de l’envie ou de la jalousie
Quand je parle sur un ton agressif ou tranchant
Quand je coupe la parole à quelqu’un
Quand je colporte un ragot ou que je critique une personne absente
Quand j’ai le trac et/ou que je m’inquiète du qu’en-dira-t-on
Quand je me sens inférieur aux autres
Quand je voudrais être plus appréciée ou admirée
Dans toutes ces situations, et dans tant d’autres, voyant rouge sur le tableau de bord de mon esprit
🚨Alerte !!! Préoccupation de soi à la manœuvre !!!🚨
Je me décentre. Je dézoome comme dirait ma copine Mathilde. Et je me préoccupe sincèrement de l’autre plutôt que de moi. 💜
Que peut-il ressentir ? Est-il bien ou mal ? Que pourrais-je faire pour l’aider à se sentir mieux ?
Allez, c’est parti au boulot !
Sources :
- Huit étapes vers le Bonheur — Guéshé Kelsang Gyatso
- Bouddhisme au quotidien — Nathalie Chassériau










